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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 04:50

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13 février 2006. Ilan Halimi, un jeune homme de 23 ans, de confession juive, est retrouvé nu, affamé, brûlé et supplicié, agonisant au bord d’une voie ferrée à Sainte-Geneviève-des-Bois. Il meurt pendant son transfert à l’hôpital. Dans «24 jours» – sorti au cinéma ce mercredi 30 avril – le réalisateur Alexandre Arcady revient sur ce crime antisémite perpétré par Youssouf Fofana et son «gang des barbares». Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, a vu ce film en avant-première. Il explique pourquoi, loin d’être donneur de leçons, «24 jours» offre à chacun des raisons de s’interroger sur la réalité de l’antisémitisme en France. «Cette terrible vérité, dit-il, il fallait la reconnaître et lui donner le statut symbolique d’un événement digne d’être rappelé pour son exemplarité négative.»


JOL Press : Alexandre Arcady revendique un «devoir de mémoire». Partagez-vous ce point de vue ?

Pierre-André Taguieff : Pour traiter de cette affaire aux multiples dimensions, il fallait nécessairement faire un choix, au risque de mettre entre parenthèses certains de ses aspects. Le choix du cinéaste Alexandre Arcady est clair et assumé : il est celui d’un récit fondé sur le point de vue des victimes, et plus particulièrement sur celui de la mère d’Ilan Halimi, Ruth (incarnée par Zabou Breitman, ndlr), personnage bouleversant qui provoque immédiatement une empathie s’ouvrant sur des interrogations d’ordre moral.

 

 

Si le réalisateur peut invoquer à juste titre un «devoir de mémoire», c’est parce que le meurtre d’Ilan Halimi s’inscrit avant tout dans une logique antijuive, et pas seulement dans le cadre d’une affaire crapuleuse. Il faut rappeler en effet la gêne et la résistance de la police comme de la justice, et aussi d’une partie des médias, face à la dimension antijuive des violences subies par Ilan. Il a bien été torturé à mort parce qu’il était juif. Donc, en vertu d’une perception idéologique de son identité sociale et culturelle. Il n’a pas été choisi par hasard. Ni torturé par hasard. Il était vu par les membres du «gang des barbares» comme un représentant d’un groupe jalousé et haï, les juifs, fantasmé comme formant une caste internationale de gens fortunés. 

On se demande encore si ce refus de voir la réalité venait de ce que le chef des «barbares» était un musulman d’origine africaine, et, qui plus est, vivant dans une cité sensible. Un jeune issu de la «diversité», habitant dans un quartier pauvre, donc une victime de la «discrimination» censée tout expliquer. Un jeune noir musulman qui tue un jeune juif ? Difficile à digérer pour des adeptes du politiquement correct, répétant en perroquets bien dressés que l’islamophobie ne cesse de «monter» tandis que l’antisémitisme ne cesserait de «baisser» (affirmation factuellement fausse).

C’était, pour ces belles âmes, «stigmatiser» une fois de plus les «jeunes des banlieues» issus de l’immigration, les accuser d’être «antisémites». Il fallait donc à tout prix que ce meurtre relève du simple fait divers, qu’il soit dénué d’une signification d’ordre idéologique, et, avant tout, étranger à des sentiments antijuifs. Or, la vérité est que la mise à mort d’Ilan ne peut se comprendre sans faire intervenir la haine et le ressentiment visant les juifs, que partageaient les membres du «gang des barbares». Cette terrible vérité, huit ans après les faits, il fallait la reconnaître et lui donner le statut symbolique d’un événement digne d’être rappelé pour son exemplarité négative.  

L’opération de déshumanisation qu’Ilan a subie avait un caractère systématique et les motivations des tortionnaires étaient sans  ambiguïté : il s’agissait  d’abaisser et d’humilier un supposé représentant des «puissants» et des «riches». Autrement dit, les bourreaux d’Ilan, et singulièrement leur chef hyper-violent Youssouf Fofana, étaient mus par une jalousie sociale fondée sur des clichés et des stéréotypes négatifs visant les juifs, associés au pouvoir et à l’argent. Enfermés dans leur vision manichéenne, inaptes à l’empathie vis-à-vis de leur victime, ces jeunes délinquants se sont montrés totalement dépourvus de sens moral. Comme s’ils vivaient dans un autre monde, un monde à eux.  

JOL Press : Pensez-vous qu’il était important que le cinéma s’empare de cet événement tragique ?

Pierre-André Taguieff : Ce film remplit d’abord une fonction de témoignage, qui relaie celui de Ruth Halimi. Témoigner, c’est refuser d’oublier. Mais, en rappelant les faits à travers les souffrances d’une famille, «24 jours» provoque une émotion intense qui permet au spectateur de se mettre à la place des victimes. Il ne s’agit pas que d’une plongée au cœur d’un drame familial. Il s’agit aussi d’un regard, d’autant plus cruel qu’il est retenu, sur les illusions, les aveuglements et les failles qui ont émaillé l’enquête policière. Le film n’est pas donneur de leçons, il offre à chacun des raisons de se poser des questions et de tirer des leçons de ce qui est raconté.  

L’émotion ouvre ici à la compréhension et alimente une indignation authentique, intelligente, qui pousse à l’interrogation sur les conditions de possibilité d’un tel événement. L’un des enseignements de ce film est que la barbarie n’est pas plus une chose du passé qu’une menace lointaine, venant d’ailleurs. Dans les sociétés mondialisées, la barbarie est au coin de la rue. Toutes ses victimes tendent à poser la question de Ruth Halimi : «Qu’est-ce qui nous arrive ?» On peut espérer que ce film permettra aux citoyens français de réfléchir au sens de cette question. De la poser par exemple à propos de la France, en la jumelant avec un «Où allons-nous ?»

Il importe que le grand public, qui lit de moins en moins, ait accès par ce film à une certaine connaissance de la nouvelle barbarie plus ou moins idéologisée qui surgit dans les sociétés contemporaines déstructurées par la mondialisation, où le règne de l’argent va de pair avec l’explosion des rivalités et des affrontements inter-communautaires. En outre, on peut espérer que les enseignants feront un usage judicieux de ce film constituant un remarquable outil pédagogique, occasion de soulever de nombreux problèmes, concernant la délinquance dans les quartiers sensibles, la passivité des témoins devenant ainsi complices des actes de violence, la «tribalisation» de la société française ou l’évolution contemporaine des formes de la judéophobie.

Car l’assassinat d’Ilan Halimi est emblématique de la vague antijuive qu’on observe depuis l’automne 2000, en France comme ailleurs en Europe. C’est dans ce sens qu’en 2008, dans mon livre La Judéophobie des Modernes, je l’ai analysée, non sans considérer les autres aspects de ce crime crapuleux.

Depuis, le djihadiste Mohamed Merah, formé par les milieux salafistes qu’il fréquentait à Toulouse, après avoir tué trois militaires français en tant que tels, a assassiné des juifs en tant que juifs le 19 mars 2012 à l’école Ozar Hatorah (trois enfants et un adulte). Ces deux criminels antijuifs ne sont pas les héritiers des antisémites français «de souche». Leurs maîtres à penser ne sont pas Edouard Drumont, Maurice Barrès ou Charles Maurras, mais Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri ou Youssef al-Qaradâwî, et leurs innombrables émules qui prêchent le djihad dans certaines mosquées ou sur Internet. Voilà qui devrait faire réfléchir les milieux qui se veulent antiracistes, et les amener à ouvrir les yeux sur les spécificités de ce que j’ai appelé la nouvelle judéophobie.     

JOL Press : Quel peut être l'impact de «24 jours» sur la société ? Pensez-vous que ce film puisse attiser la haine antisémite de certains, ou au contraire provoquer une prise de conscience ? 

Pierre-André Taguieff : Pour les antijuifs convaincus, tout est prétexte à renforcer leurs préjugés. Pour les plus subtils ou les plus prudents d’entre eux, ce film peut fournir l’occasion de relancer la concurrence des victimes - en opposant par exemple la victime juive Ilan Halimi aux victimes musulmanes des discriminations en France ou aux victimes palestiniennes dans le conflit israélo-palestinien. Dieudonné et ses disciples ne manqueront pas de montrer une fois de plus, à cette occasion, leur art dans la pratique de la mauvaise foi.

Je crois cependant que le film d’Alexandre Arcady, parce que l’émotion intense qu’il suscite conduit à une réflexion d’ordre moral, nourrira le débat public sur certaines dérives criminelles et contribuera ainsi à élever le niveau de conscience des citoyens français sur des problèmes tels que la violence sociale, les ravages causés par la diffusion de doctrines de haine dans certains milieux, et, plus particulièrement, la fixation sur les juifs de fantasmes et de passions négatives qui les définissent à la fois comme des riches, des dominants et des ennemis.

L’enjeu est de lutter contre la «toxicomanie de la haine» (selon la formule du neurophysiologiste Alain Berthoz) et la «dépendance cognitive» qu’elle implique. Ce film me paraît pouvoir provoquer une prise de conscience salutaire des effets criminogènes de la propagande et de l’endoctrinement à visée judéophobe qui, à travers Internet, ont pris ces dernières années une ampleur inquiétante.   

 

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Pierre-André Taguieff est philosophe et historien des idées, directeur de recherche au CNRS.




Propos recueillis par Marie Slavicek

pour JOL Press

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Published by France Israël Basse Normandie - dans France
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